Il y a ce piano sous mes doigts, et je ne peux rien en tirer. Je tremble comme un possédé, de tout ce mal qui est en moi, et que je n'arrive pas à exprimer. Quelque chose me manque, je ne sais pas quoi. Je plaque un accord en mineur. C'est beau, les accords des autres. C'est drôle, mais tout à l'heure, dans cette boîte de nuit, on me regardait avec envie. Les notes s'envolent sous mes doigts, je me tape un whisky pour tenir, le jour hésite, je veux pas dormir. La nuit est bleu foncé, presque noire, et dans le vernis du piano, j'ai une putain de sale gueule. L'air hagard. Dehors, le jour hésite. A cette heure-ci, on ne peut plus se cacher grand-chose. Les consciences en paix reposent, et moi, je larmoie sur mon sort par touches hostiles interposées. Un air de Chopin, un Nocturne que j'aime, parce qu'il m'évoque une marche funèbre. Dans le vernis noir, je vois aussi ma suite inanimée, mon lit vide, le lustre plus grand que moi, l'éclat impitoyable du parquet trop ciré, mon dos décliné à l'infini de miroir en miroir, la cheminée froide, et la colonne Vendôme, et j'ai envie de dégueuler. Je vois tout ce que j'ai raté. L'aube. Des visages. Pas grand-chose, en fait. La musique est lumineuse, indicible, et moi je suis sombre et défoncé, et je jouerai juqu'à m'effondrer. L'infini flotte dans l'air, je tends les mains pour le saisir, la musique se tait, il s'évanouit. Jene veux pas que la musique se taise. Elle diffuse la clarté du paradis perdu, le bleu des souvenirs, et je ferme les yeux, et je divague, et je me balance au rythme lent de tout ce que j'ai gâché. Je me demande où sont ceux que j'ai aimés, et je regarde le parquet. Je me demande, quand tout cela va cesser, et les années qui me restent sont sans doute - sans doute, parce qu'on ne sait jamais - moins nombreuses que les touches de ce piano. Et je pourrais presque m'en réjouir..."
DEREK - Bubble Gum, Lolita Pille.